De l’impermanence dans l’amour inconditionnel

Un ami inspirant m’a soufflé dernièrement une phrase qui a retenu mon attention : « La réalité, c’est le mouvement ». Pour lui rendre hommage (et aussi à Aristote qui lui a lui-même soufflé l’idée), c’est tout naturellement que je choisis de partir de ce point de départ pour y déployer un bout de ma pensée.

Ça risque d’être mouvementé, mais après tout, ce n’est que la réalité.

Ainsi, j’aime l’idée que le mouvement est ce qui nous permet d’être conscient de notre réalité, externe et interne. Quand l’immobilité s’installe autour de nous et en nous, il nous est difficile de maintenir une expérience subjective cohérente et contenante de notre être. Le sens s’y perd et nous tombons dans ce qui nous semble un puits sans fond, quand bien même cette chute est illusoire, car non mouvante.

Quand le mouvement nous fait rentrer dans la danse, les projets s’animent, les pensées s’entrechoquent, se fusionnent ou se disputent pour tenter de trouver un équilibre sans cesse remis en question dans une chorégraphie des plus effrénées, suivant le rythme de la nature, de l’humanité, du monde réel.

Ce sont tous ces ajustements relationnels, identitaires, de valeurs qui nous maintiennent en orbite, parfois flottant parfois tourbillonnant dans un espace-temps qui peut se courber selon les objets que nous rencontrons, selon la densité de nos impressions et le poids de nos idées.

Vouloir s’attacher à une unique impression ne serait que courir à notre perte car cela tenterait de figer le processus, qui lui, ne demande qu’à se poursuivre dans une dynamique qui lui est propre, quand bien même son algorithme spécifique nous resterait mystérieux et peu saisissable.

Autrement dit, plus nous résistons au changement, à l’impermanence de toute chose – que ce soit les évènements ou les personnes qui nous entourent mais aussi soi-même – plus nous figeons ce qui ne demande qu’à bouger pour nous maintenir sur notre chemin d’évolution. On peut penser à l’image de ces fameux rails, desquels nous pouvons si facilement dérailler et nous retrouver un peu coi sur le bord du ravin, regardant les autres trains continuer leur route sans nous attendre.

Nous avons souvent envie de faire pause, de maintenir intact ce que nous avons, quand bien même cet état amène son lot de désagréments. Cela souvent par peur de perdre davantage, de ne pas savoir à quoi s’attendre, si cela sera mieux que ce qu’on s’apprête à quitter…

Or, c’est bien dans la mouvance, la transformation, l’ajustement, l’adaptation, la mobilité, la souplesse et la diversité que se niche la santé mentale, le sentiment de contentement et cette capacité à activer notre équanimité, gage de tranquillité émotionnelle et de calme intellectuel. Car mouvement ne veut pas dire explosion, tempête, morcellement ou tourmente obligatoire.

Paradoxal, me direz-vous ? Nature humaine, je vous réponds. Le paradoxe est un des fondements de notre humanité, elle nous est même nécessaire, notamment pour jauger et trouver ce juste milieu et cet équilibre dont beaucoup parle et érige comme une qualité indispensable au savoir-être et au savoir-vivre.

Savoir-être/vivre et mouvement me semble donc intrinsèquement liés. C’est dans sa propre mouvance – donc dans l’autorisation que l’on se donne à soi-même de se transformer – que l’on accepte et que l’on peut accueillir la transformation et les mouvements individuels de l’autre. C’est dans la réceptivité de ces subtilités en perpétuels changements que peut s’ouvrir tout un champ réflexif bien particulier : l’observation bienveillante, la tolérance tendre, l’émerveillement innocent, la contemplation attentive.

Par ces pratiques, nous entrainons nos cœurs à se laisser toucher par les vibrations de l’autre, quelle que soit la maitrise, la compétence, la technicité de ce qui est produit. Car nous savons d’ores et déjà que l’autre, tout comme soi, est en mouvement. Que ce qu’il produit, et que ce qui est donc visible, tangible, palpable dans la réalité, n’est que le reflet potentiellement déformé d’une tentative d’expression personnelle. Ce n’est que la courbure de son espace-temps personnel qui est perceptible. Cette prise de conscience nous invite donc à ne pas se fixer sur ce perceptible mais bien sur la source du phénomène perceptible.

Quelle est la densité de cet autre qui se déploie selon ses bosses et ses creux de courbure personnelle ? Quelle est la vibration intrinsèque de son être profond et quelle beauté s’y niche, visible ou masquée ? Comment puis-je me laisser toucher par cet être parfaitement imparfait et imparfaitement parfait ?

Par cet effort conscient, je donne à l’autre ma considération, mon attention, ma tendresse et mon amour inconditionnel. Car oui, nous pouvons aimer sans être d’accord, nous pouvons aimer sans pour autant partager tous points de vus et adhérer à la production visible de l’autre, à ce qu’il montre au monde. Car nous savons que ce n’est qu’une part infime de son être ; être qui est méritant à cet amour inconditionnel. Nous l’aimons vraiment à partir du moment où nous lui laissons la place d’être imparfaitement ce qu’il ne montre pas au monde sans lui demander d’être parfaitement ce qu’il est profondément avec nous. Ce n’est pas parce que nous percevons au delà du visible que l’autre devient redevable de le concrétiser dans la matière.

Nous en revenons donc à l’acceptation du mouvement et de la réalité perceptible comme l’unique visibilité de ce qui change. Et ce qui change se doit d’être continuellement imparfait, sans quoi il ne bougerait plus, et donc n’existerait probablement pas ou perdrait beaucoup de sa substance.

Accueillez donc les bras ouverts vos propres imperfections car c’est une opportunité de les faire évoluer ! Accueillez les bras ouverts les imperfections des autres car c’est une opportunité de les inspirer à suivre vos pas vers la tolérance et la tranquille impermanence.

Cet article a 1 commentaire

  1. Caroline P.

    Merci pour votre article riche et fort intéressant. C’est toujours un plaisir que de vous lire ici.

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